L’OBS – Après avoir reconnu que c’est Karim Wade qui est le propriétaire de Cd Média, jeudi dernier, premier jour de son interrogatoire, Mamadou Diop est revenu à la barre hier pour répondre aux questions de la défense.
Au premier jour de son interrogatoire, l’homme surfait sur un nuage de certitudes. Hier, deuxième jour de son passage à la barre de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei), Me Mamadou Diop est comme qui dirait tombé de son nuage. L’ancien président du Conseil d’administration de Cd Média n’avait aucune chance face à la pression de la défense. Les avocats de Karim Wade l’ont acculé jusqu’au bout. Et ses certitudes ont laissé place à des hésitations et même à des contradictions. Comme le diable est dans le détail, les avocats de la défense ont exploré les plus petites failles. L’arme fatale à Me Diop est qu’il ne dispose d’aucune preuve écrite pouvant justifier ses accusations à l’endroit de Karim Wade. L’ancien greffier (Mamadou Diop) s’est contenté de dire que les choses étaient tellement évidentes pour lui qu’il n’a pas pensé à cela, et qu’il y a deux ans de cela, personne n’imaginait que ce procès allait se tenir. Me Diop était aussi loin de s’imaginer qu’il serait cité comme témoin. Mais aujourd’hui que le procès se tient et qu’il est témoin, Me Seydou Diagne veut qu’il apporte les preuves de ses dires. «Avez-vous des preuves de la propriété du journal «Le Pays» et du site le Sénégalais.Net à Cd Média ?», questionne l’avocat. «Je n’ai pas de preuves écrites, mais c’est Karim Wade qui me payait.» Et quand on lui demande s’il gardait des quittances, factures ou de simples notes qui prouvent qu’il y avait la main de Karim Wade derrière la boîte, Me Diop répond : «Non, ma priorité était ailleurs.» Quid de la double signature que Karim Wade lui aurait demandée de faire avec Cheikh Diallo ? «Non, je ne pourrai pas le prouver, mais il me l’a dit.» L’autre croc-en-jambe fait par Me Seydou Diagne au témoin a été de lui demander de prouver que c’est Karim Wade qui a réglé la facture de l’achat du véhicule qui lui a été octroyé. «Je ne peux pas le prouver, mais ce jour-là, j’y ai rencontré des proches de Karim Wade, dont Bara Gaye qui était venu récupérer son véhicule.»
ME DEMBA CIRE BATHILY A ME DIOP : «Karim Wade ne vous a jamais embauché»
Devant la barre, Me Diop a déclaré que c’est Karim Wade qui a fixé son salaire à un million FCfa et que c’est lui qui le payait. Mais à l’instruction, il n’est apparu nulle part que Karim Wade lui a versé une quelconque somme. Mais pour Me Diop, que ce soit Karim Wade ou la comptable, c’était du pareil au même. «La société ne faisait pas de bénéfice, je pensais que l’argent venait normalement du promoteur qui est Karim Wade.» Et quand Me Seydou Diagne a voulu savoir pourquoi le témoin faisait dans la contradiction, Me Diop sera très avare en paroles : «Je laisse à la Cour le soin d’apprécier.»
Me Demba Ciré Bathily, lui, s’est déjà fait sa religion. Pour la robe noire, Karim Wade n’a jamais embauché Mamadou Diop. «Pourquoi avez-vous déposé votre lettre de démission au Secrétariat du Directeur général de Cd Média et non pas chez Karim Wade», interroge l’avocat. «Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela», rétorque Me Diop. «Vous l’avez fait parce que Karim Wade ne vous a jamais embauché», conclut l’avocat.
Pour la défense, vu que le groupe ne roulait pas sur de l’or, il est inconcevable qu’on parle d’enrichissement illicite. «Nous devons 8 à 10 millions de FCfa à l’imprimerie, 3 à 4 mois d’arriérés de salaire aux journalistes, qui voulaient même aller en prison pour réclamer leur argent à Cheikh Diallo», avoue le témoin. Mais pour Me Sall, cela peut paraître incompréhensible de dire que le quotidien «Le pays» n’avait pas de publicité avec l’influence de Karim Wade, de Cheikh Amar et du Président Abdoulaye Wade. «Karim Wade n’avait pas que des amis au Pds. Certains libéraux disaient qu’ils ne parleraient pas dans le journal de Karim, donc s’ils peuvent faire tout pour nous empêcher d’avoir de la pub, ils le feront.» Loin de lâcher prise et pour montrer que Cd Média est une société déficitaire qui ne représente rien, Me Sall demande à Me Diop de lui faire une estimation financière de ce groupe de presse. «Un groupe de presse ne se mesure pas à l’aune de son immobilisation, mais de son influence, donc sa valeur nulle. Cd Média n’avait aucune valeur résiduelle.» «A Combien estimeriez-vous Cd Média, si aujourd’hui, je voulais l’acheter ?» «A 10 millions de FCfa, peut-être.»
ME SEYDOU DIAGNE AU JUGE : «Si vous le voulez, expulsez-nous de la salle et on vous livre Karim Wade les pieds et les poings liés»
Une somme «dérisoire» qui poussera l’avocat à lancer à la face du juge : «Depuis 4 jours, on discute d’un journal qui coûte 10 millions de FCfa.» Fièrement, le conseil de Karim Wade rejoint son siège, avant de se lever pour un bref échange avec son client. Puis, comme piqué au vif, il se dirige vers le Prétoire et lance au juge : «Faites attention au micro, quand je partais, j’ai entendu ce que vous avez dit.» Henry Grégoire Diop est hors de lui. «C’est un manque de respect de votre part, qu’est-ce que j’ai dit ? Soyez courageux et répétez ce que je vous ai dit, ne pas le répéter serait lâche.» «Je ne vous permets pas de me traiter de lâche. Je ne vais pas répéter ce que vous avez dit, vous le savez mieux que moi», gronde l’avocat. Qui, comme un virus, contaminera Me Seydou Diagne qui, relevant les contradictions du témoin, a été recadré par le juge. «Vous entravez notre travail, je suis désolé de le dire, mais vous nous empêchez de travailler», lance-t-il à l’endroit du juge. Très furax, il poursuit : «Si vous le voulez, expulsez-nous de la salle et on vous livre Karim Wade les pieds et les poings liés.» Le public applaudit. Me Sall intervient, en tant qu’avocat le plus ancien, pour arrondir les angles. Il obtiendra gain de cause avec une suspension de séance à 12H55mn.
KARIM WADE A LA COUR : «Soyez sérieux vis-à-vis des Sénégalais»
A la reprise, la défense reprend la parole. Me Seydou Diagne poursuit son interrogatoire en relevant toujours les contradictions de Me Diop. Il sera le dernier avocat de la défense à poser des questions au témoin. Karim Wade est appelé à la barre pour d’éventuelles questions au témoin. Le prévenu principal dans le procès ignore royalement le témoin. Point de civilités entre les deux hommes. «Cd Média est en cours d’évaluation, je voudrai savoir où en sommes-nous avec le rapport pour pouvoir poser des questions au témoin. C’est comme Singapour, la commission ne termine toujours pas», fait remarquer Karim Wade. «Vous posez la question au témoin ?», questionne le juge. «Non je m’adresse au Parquet spécial.» «Vous êtes là pour poser des questions au témoin. Vous n’avez pas le droit d’interpeller le parquet, vos avocats peuvent le faire.» «Cela me fait penser que votre processus répond à un procès politique.» «Vous nous traitez de magistrats politiques, vous insinuez que la Cour est politique ? Vous n’avez plus la parole, retournez à votre place.» Karim Wade fait la sourde oreille et poursuit son speech, même si les Eléments polyvalents d’intervention (Epi) tentent de le faire entendre raison, en lui tenant le bras. Et c’est quand son avocat, Me Seydou Diagne, intervient qu’il regagne sa place, tout en lançant à la Cour : «Votre attitude me fait encore dire que je suis un détenu politique et que c’est un procès politique. Soyez sérieux vis-à-vis des Sénégalais.»
CODOU BADIANE

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