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mardi 21 octobre 2014

«Si le Sénégal hausse le ton, Jammeh ne pourra rien faire pour empêcher la construction du pont de Farafégni»

Le président gambien Yaya Jammeh.
Monsieur le ministre Sidat Job, vous avez été ancien chef de la diplomatie gambienne, pour la gouverne de nos lecteurs, pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours ?
Je suis un ancien professeur d’université, notamment à l’Université Cheikh Anta Diop (Sénégal). C’est en 1972 que le Président Senghor m’a nommé comme professeur à l’université de Dakar, à la Faculté des Lettres et j’ai occupé ce poste 8 années durant. Je suis également un ancien professeur de l’université Awards Washington Dc (Usa) où j’ai, deux ans durant, assuré des cours axés sur la renaissance de Harlem et son influence sur les premiers écrivains africains. Par la suite, j’ai atterri à l’Unesco, où j’ai occupé le poste de responsable des œuvres représentatives de la littérature mondiale. Je fus le premier africain à occuper ce poste. C’est quasiment au terme de ma carrière à l’Unesco, où j’ai passé au total 19 ans, que Yaya Jammeh, qui venait d’accéder à la magistrature suprême, à la faveur d’un coup d’État en Gambie, a sollicité mes services pour m’occuper du projet de création de l’université de Banjul, dont je fus le Président de la commission de la création. Immédiatement après, Jammeh m’a nommé ministre des Affaires étrangères. Auparavant, j’ai eu à occuper le poste de Premier secrétaire de l’ambassade de Gambie au Sénégal. En 2000, Jammeh adoptait une attitude de révolutionnaire et prenait des décisions hostiles à certains de ses homologues africains et vis-à-vis de l’Occident, en expulsant des diplomates. Malheureusement, dans son entourage, s’illustraient des faucons qui lui disaient «sa way yow révolutionaire nga, (ndlr : Camarade, tu es différent, tu es un révolutionnaire). » Il a poursuivi sa logique en expulsant l’ambassadeur adjoint de la Grande Bretagne. J’ai démissionné de mon poste de ministre des Affaires étrangères au mois d’août 2001, puisque mes points de vue n’étaient pas pris en compte. Par la suite, j’ai été amené, à la faveur de la présidence gambienne, au Conseil de Sécurité, à présider pour le compte de l’Union africaine, le dossier «Lockerbie, avec à la clé, le refus de l’Union africaine de faire juger aux États-Unis, où en Grande Bretagne, les Libyens incriminés dans cette affaire. Par la suite, je suis resté en Gambie et j’effectuais des missions pour le compte d’organismes internationaux, «Cde», «Union Africaine», «Ecowas»…. Quand par la suite, Jammeh s’est illustré par des actes impopulaires, voire criminels, en tuant notamment la dame Tabara Samb, en emprisonnant l’iman Baba Ly…, j’ai quitté la Gambie pour le Sénégal, puisque j’étais accusé, gratuitement, avec d’autres hauts cadres gambiens, d’être de mèche avec l’Occident. Une fois à Dakar, j’ai réuni ces cadres gambiens en exil, dont Bouba Baldé, (décédé), Doudou Diop… un cercle de réflexion apolitique : «The Gambia Consultative Council (GCC)», sur l’avenir de la Gambie et la mise en place de politiques économiques communes avec le Sénégal, par l’adoption d’une approche nouvelle dans les relations entre nos deux pays.
Monsieur le ministre, les tracasseries à Farafégni émoussent les relations entre le Sénégal et la Gambie, or, la construction du pont passe pour la meilleure alternative à même de désenclaver la région de Casamance. Qu’est-ce qui selon vous, empêche la construction de ce pont ?
Bonne question. C’est ridicule de constater que la construction d’un ouvrage aussi bénéfique pour les deux pays, soit encore rangée dans les tiroirs, pour des suspicions reposant sur des idées primitives. Le principal blocus c’est que depuis très longtemps, le régime de Yaya Jammeh est convaincu que la construction du pont de Farafégni va engendrer un manque à gagner considérable pour la Gambie. Ceci, au regard de la manne financière énorme qui découle des rotations des bacs de Farafégni. Pour Jammeh et son régime, une fois ce pont construit, la quasi-totalité des activités économiques, (commerce, agents du bac et autres fonctionnaires) qui s’y développent vont en pâtir et en définitive, il y aura moins d’entrée de devises pour la Gambie. Et ce point de vue, aussi burlesque qu’il soit, est fortement ancré dans les positions des décideurs de Banjul. Lesquels croient qu’en maintenant le système de la traversée via les rotations des bacs, la Gambie va continuer de développer l’activité commerciale à Farafégni grâce aux escales forcées des passagers sénégalais et étrangers qui empruntent ce corridor. Jammeh ne voit aucun intérêt à diligenter le dossier de la construction de ce pont. Pour gagner du temps, il adopte une politique de «oui-non», pose des conditions, tout cela pour retarder autant que possible la construction de ce pont stratégique. Une situation qui fait l’affaire de Jammeh. Ce n’est pas tout, puisqu’en fonction de ses humeurs, Jammeh tient là un moyen de narguer Dakar quand cela lui chante. Il se lève un matin, décide de fermer ses frontières, oppose des taxes impopulaires aux conducteurs sénégalais, impose des taxes aux passagers… Et c’est pourquoi Jammeh, qui est parfaitement au courant de toutes les tracasseries en cours à Farafégni, ne fait absolument rien pour y remédier, en sanctionnant par exemple les agents mis en cause. Au contraire, il se plaît dans cette situation dangereuse, mais qui lui réussit jusqu’ici, parce qu’il est conscient que le Sénégal, soucieux et respectueux des règles de bon voisinage, s’abstient toujours de hausser le ton. Cependant, il faut reconnaître que si Jammeh reste indifférent aux tracasseries de Farafégni, au grand dam des passagers sénégalais, c’est en partie parce que le Sénégal tarde à adopter une position ferme pour diligenter ce problème de la construction du pont et convenir des modalités de sa traversée. En réalité, sur cette question, le Sénégal ne quémande rien, il est dans son bon droit de hausser le ton et exiger que la construction de ce pont soit effective et dans un délai raisonnable. Ce qui permettrait au Sénégal de désenclaver et de desservir normalement la partie sud de son territoire, «coupée» par la Gambie. Les conventions internationales le permettent et ce n’est pas le financement de ce projet qui pose problème, puisqu’il est acquis depuis longtemps, grâce à un accompagnement de la Banque africaine de développement (Bad). Mieux, les études de faisabilité sont prêtes. La seule entrave à la construction de ce pont stratégique, c’est Yaya Jammeh, qui est soutenu par une frange de faucons gambiens qui trouvent leur compte dans ces tracasseries notées à Farafégni. En somme, le véritable obstacle à cette lancinante équation porte d’une part, sur un manque de volonté manifeste et délibéré de la part des autorités gambiennes. D’autre part, il y a une part de responsabilité du Sénégal, qui doit mettre de côté ses vertus de «kerssa», de «soutoura» et de bon voisinage, pour marquer une fermeté et peser de tout son poids pour tordre la main aux pourfendeurs de ce projet de construction du pont de Farafégni. Je vous assure que si le Sénégal adopte une telle attitude de fermeté, Jammeh ne pourra rien faire pour empêcher la construction de ce pont.
Monsieur le ministre, qu’est-ce qui selon vous explique cette position de Banjul vis-à-vis du Sénégal ?
Vous savez, le Sénégal et la Gambie ont partagé plusieurs évènements qui sont restés ancrés dans les mémoires et qui ont quelque part influé parfois positivement et par moments négativement sur nos positions respectives.
Par exemple, lors du premier coup d’Etat de Kukoy Samba Sagna, l’Armée gambienne avait été informée que l’Armée sénégalaise allait débarquer à l’aéroport de Banjul, des commandos parachutistes. Alors, des militaires gambiens s’étaient postés autour de l’aéroport et ils ouvraient le feu sur les parachutistes sénégalais qui venaient d’être largués. Il y a eu plusieurs morts. Par la suite, le Sénégal avait demandé à la Gambie de construire un mémorial à l’aéroport de Banjul en hommage aux vaillants soldats tombés sur le champ de l’honneur. Diawara a opposé à Diouf une fin de non recevoir. Lorsque Diawara a été renversé par Jammeh, Abdou Diouf m’a confié qu’il avait refusé d’embarquer à nouveau l’Armée Sénégalaise en Gambie pour rétablir Diawara, à cause du comportement maladroit de celui-ci. Il y a aussi un autre incident qui a marqué les Gambiens. Sous l’ère du Président Daouda Diawara, le Sénégal avait décidé d’intervenir dans la guerre en Guinée Bissau. Pour cela, il avait décidé de transporter en Guinée une partie de ses troupes et de ses tanks… à Keur Ayib, en passant par le bac de Farafégni. Le Sénégal avait ainsi averti la Gambie que ses troupes allaient traverser le fleuve vers 3 heures du matin. Seulement, au moment d’effectuer cette traversée, le capitaine du ferry et son équipe en ont refusé l’accès aux troupes sénégalaises. Agacés par cette attitude, les militaires sénégalais sont allés cueillir de force le capitaine du bac et ses hommes, qui s’étaient retranchés au camp des militaires locaux. Ils les ont obligés à mettre le bac en marche et de permettre la traversée des troupes sénégalaises. Juste après cet incident, le capitaine et ses camarades sont allés se plaindre à Banjul de la façon dont les militaires sénégalais les ont traités. A la suite de ce fâcheux incident, plusieurs Gambiens, y compris des autorités, pensaient dur comme fer que si d’aventure le Sénégal voulait envahir la Gambie, cette tâche lui serait facilitée par la traversée du fleuve via un pont. La combinaison de toutes ces brouilles et tant d’autres a fait naître chez les Gambiens des suspicions et un complexe d’infériorité longtemps affirmés de façon hostiles vis-à-vis des Sénégalais. C’est pourquoi avec de hauts cadres gambiens, (magistrats, avocats, anciens ministres, officiers supérieurs…) en exil au Sénégal et à travers le monde, nous avons mis en place «The Gambia Consultative Council (GCC)» pour corriger ces erreurs du passé et concourir à une nouvelle approche axée sur le développement économique harmonieux de nos deux pays. En temps voulu, nous aviserons sur les conclusions de nos travaux, qui préconisent non seulement la construction du pont de Farafégni, sur trois fois deux voies, d’une voie ferrée qui traverse la Gambie pour desservir le sud du Sénégal, mais aussi la construction de ponts à Bassé et Kuntaour. Ce qui permettrait de désenclaver toute la Casamance naturelle et favoriser un libre échange entre opérateurs des deux pays, voire du Mali.
Vous aviez également été nommé médiateur de la crise en Casamance, quel bilan en tirez vous ?
J’ai effectivement été nommé médiateur de la crise en Casamance, à l’époque, j’étais encore le chef de la diplomatie gambienne. Je dois dire que le bilan de mon exercice dans ce dossier est positif. Nous étions parvenus à des accords historiques. Pourtant, il faut noter que le Président Diouf était pour une gestion sénégalaise de la crise en Casamance, il n’était pas pour la tenue de négociations hors du territoire sénégalais, même pas en Guinée Bissau ou en Gambie. Parce que lorsque le Mfdc, effectuait des attaques, il se réfugiait soit en Gambie, en Guinée Bissau, où le général Mané entretenait de bons rapports avec le chef de guerre Salif Sadio. Il faut aussi noter qu’à l’époque déjà, Yaya Jammeh faisait trop de tapages et cela irritait Diouf. Sur le choix de ma personne, je pense que le fait que je sois un fils «spirituel» de Senghor, qui a parrainé mon éducation française, a milité en ma faveur. J’étais aussi très proche de Diouf, qui m’avait alors désigné pour diriger les négociations avec le Mfdc à Banjul. Il avait une grande confiance en moi. A l’arrivée, ces négociations ont eu lieu à Banjul et huit ministres sénégalais avaient pris part à cette rencontre tripartite, qui a regroupé la partie gambienne et les dignitaires du Mfdc. Au final, il y a eu plusieurs acquis, notamment la décision de transformer le Mfdc unifié en parti politique et le Mfdc avait convenu d’observer un cessé le feu durable… Seulement, quand Wade est arrivé au pouvoir, il a remis en cause tous ces acquis, en décidant de prendre en main la résolution de ce conflit. Du coup, plusieurs opportunistes, (intermédiaires) se sont rués vers lui, l’ont travaillé. Conséquence, nous avons assisté à un Mfdc avec plusieurs têtes et chefs de guerre et chacun négociait pour sa propre chapelle. La Gambie s’est alors retirée de ce dossier.
Abdoulaye DIEDHIOU

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